
Résumé :
El O’Hzo était un magicien connu dans tout le pays. On venait de loin admirer cet homme transparent. Tout le monde
croyait en sa magie, sauf quelques personnes convaincues que la magie n’existait pas et que cette transparence
n’était que le fruit de technologies de pointe. Elles décidèrent d’aller voir M. Ferrars, le patron de M. El O’Hzo.
Celui-ci leur fit un marché : si des personnes arrivaient à lui fournir trois preuves de l’inexistence de la magie du
Magicien, il consentirait à le renvoyer. Trois personnes se mirent donc en tête de prouver l’inexistence de la
prétendue magie du très réputé Magicien El O’Hzo.
El O’Hzo le Magicien
Introduction
El O’Hzo était un magicien connu dans tout le pays. On venait de loin admirer cet homme transparent. C’est bien vrai, il était connu car on voyait à travers lui. Certains disaient même que des objets pouvaient le traverser. Seule sa peau était transparente et comme il s’habillait comme toute personne qu’on croisait dans les rues, on ne pouvait voir qu’à travers sa main. Jamais personne ne lui demandait si son tour marchait en regardant à travers son visage. Cette idée les effrayait sûrement trop pour y songer. Tous les villageois habitant dans la même ville que lui étaient allés voir ses spectacles.
Tout le monde croyait en sa magie, sauf quelques personnes convaincues que la magie n’existait pas et que cette transparence n’était que le fruit de technologies de pointe.
Certains décidèrent alors d’aller voir le chef du Magicien, M. Ferrars, pour aller discuter avec lui de la possible tromperie de ce magicien : lui seul était capable d’arrêter ce fabricant d’illusions.
– Monsieur, commença un des hommes, nous ne croyons guère en la magie de votre richissime protégé El O’Hzo.
– Ha oui, j’ai entendu parler d’un groupe de rebelles s’étant mis en tête que tout n’était que mensonges et usurpation. Je ne vous suis point, la magie plaît aux gens et grâce à l’argent récolté lors de ses prestations, je vis à présent dans le luxe et l’aisance. Mon magicien participe à l’économie de votre pays ! S’il ment, je ne vois pas quel problème cela vous pose, il ne vous nuit pas. Et seule la magie est capable de rendre transparente la main d’un homme !
– Non, monsieur, vous ne comprenez pas…
– Effectivement, expliquez-moi.
– La technologie de nos jours est capable de créer des gants montrant une image d’une barre en fer traversant la main de quelqu’un ! Cela n’est un mystère pour personne ! N’importe qui, avec l’aide de la technologie, peut faire croire aux gens qu’il est transparent ! En outre, M. El O’Hzo ne peut vivre dans le mensonge, même s’il suscite l’admiration des habitants ! Il ne fait pas un métier honnête.
– Un métier honnête ? Je n’avais point songé à cela. Je ne peut avoir comme protégé un escroc.
– Monsieur, ce Magicien doit cesser de nuire à la population ! Sinon, notre monde sombrera dans le mensonge et l’escroquerie !
– Quelle extravagance !
– Gardez l’idée.
– Bien, si vous pensez vrai, il est de mon devoir de faire cesser cette bêtise. Je vous propose un marché : si vous parvenez à m’amener trois preuves sensées par vos propres moyens, je consens à punir cet usurpateur comme il se doit. Sinon, El O’Hzo pourra continuer à exercer son métier librement comme tout homme, conclut M. Ferrars après une courte réflexion.
– Votre proposition me semble parfaitement juste et nous l’acceptons, approuva un des hommes.
– Au revoir, messieurs. Je vous demande tout de même de garder cette discussion pour vous et de ne point en informer le journal, sauf si vous parvenez à trouver une des preuves demandées.
– Merci infiniment, M. Ferrars, nous vous serons éternellement reconnaissants et très bonne journée à vous ! le salua le premier homme ayant pris la parole.
Trois personnes se mirent donc en tête de prouver l’inexistence de la prétendue magie du très réputé Magicien El O’Hzo.
Partie 1 : Le journaliste
La première personne décidant de tenter l’aventure fut un jeune journaliste.
Comme à chacune de ses sorties, tous les passants essayaient d’aborder le Magicien, le journaliste eut simplement besoin de se mêler à la foule. Il attendit que le moment opportun se présente puis se lança :
– Bonjour monsieur ! Vous occupez-vous de la répartition des places dans votre prestation ?
– Pourquoi cette question ?
– J’aimerais beaucoup pouvoir m’asseoir au premier rang, mais à chacun de vos spectacles celui-ci est en réparation, rabattu en fosse à orchestre ou alors il n’y en a même pas ! Je n’ai donc jamais vu personne assis au premier rang !
– Ah ça, mon bon monsieur, je n’y peux rien ! Ce n’est pas moi qui choisit les salles !
– Vraiment ?
– Ou… oui… murmura le Magicien, mal à l’aise.
– Pour compenser, voudriez-vous avec votre superbe amabilité me montrer un de vos tours épatants, de près ? l’implora le journaliste malicieux, sachant qu’El O’Hzo ne trouverait aucune excuse valable pour refuser.
– Euh, c’est-à-dire qu’on m’attend, mais je vous invite à ma prochaine prestation : elle sera grandiose.
– Non, monsieur, mon souvenir n’en sera grandiose qu’avec une vue rapprochée de votre magie, s’entêta le journaliste. Si vous me refusez ce plaisir, je n’aurai d’autre choix que d’errer dans les rues dans l’espoir de trouver une autre idole capable de remplir ce grand vide laissé par vous, ce qui, je pense, est impossible.
– Monsieur, voyons, ne vous mettez pas dans cet état-là ; pour vous satisfaire, je consens à vous faire ce grand cadeau.
Le Magicien mit sa main droite dans sa poche et fouilla dedans quelques secondes. Le journaliste s’en aperçut et l’interrogea :
– Que cherchez-vous, mon bon monsieur ? Puis-je vous être utile ?
– Non, d’ailleurs, j’ai trouvé.
– Qu’est-ce donc ? Un gant ? Avez-vous donc froid ? Mais c’est le printemps !
– Euh, j’ai toujours été frileux.
– Alors pourquoi ne pas l’avoir mis avant ?
– Je suis tête en l’air et j’oublie souvent, répondit le Magicien, sûr de lui.
– Hm. Mais je croyais que votre transparence ne traversait point les vêtements ?
– Vous avez raison, je vais l’enlever, dit le Magicien en rougissant. Il fit mine d’enlever son gant.
Le journaliste remarqua qu’il l’avait gardé, mais il s’y attendait et il continua comme s’il ne l’avait pas vu :
– Allons, pressez-vous ! Vous m’avez dit vous-même que vous deviez vous dépêcher !
– Oui, oui…, bredouilla El O’Hzo.
Il n’arrêtait pas de jeter des regards discrets mais inquiets vers M. Kristal, son sous-fifre qui s’occupait des lumières (peut-être aussi d’autre chose…). Celui-ci ne remarquait rien, contrairement au journaliste. Curieusement, le Magicien ne semblait plus du tout vouloir fuir.
– Monsieur, il est très impoli de faire patienter ses invités, s’impatienta le journaliste. Pourriez-vous me faire une démonstration de votre efficacité à la préparation de vos prestations (qui d’ailleurs ne devrait pas exister) ?
– Cher monsieur, vous devriez être honoré que je vous accorde une démonstration de ma magie ; mais non, vous me demandez de me presser et me faites la morale !
– Non monsieur, vous allez m’obéir, vous dépêcher et me laisser sortir mon appareil de photographie, rétorqua le journaliste en quittant sa voix innocente, presque mielleuse, pour emprunter une voix dure et ferme. Mais il avait reçu une bonne éducation, il ne pouvait oublier ses bonnes manières et sa politesse.
– Que… je ne vous comprends pas… Aaah !! Vous êtes brutal !
Le journaliste, ayant remarqué que M. Kristal avait vu les signes de son chef, attrapa le poignet droit d’El O’Hzo et le tira vers lui. Le Magicien se plaignit que cela lui faisait mal, mais le jeune homme continua de tourner son poignet et de le tirer, afin que le gant ultra-fin se positionne mal, pour que, quand M. Kristal allumerait l’image, celle-ci montre une barre zigzaguant dans la main du Magicien.
Entre-temps, le journaliste s’était dépêché d’allumer son appareil photographique et put y capturer la première preuve.
Partie 2 : La docteure
Après sa mésaventure avec le journaliste, M. El O’Hzo souffrit d’affreuses douleurs permanentes au poignet et d’un horrible mal de crâne. Il décida donc d’aller voir son médecin.
– Bonjour, je voudrais voir M. Vojnick, mon médecin privé.
– Qui dois-je annoncer ? lui répondit la jeune femme charmante (sans doute une stagiaire) qui tenait le guichet en souriant.
– Sacrebleu ! Le faites-vous exprès ?! rugit l’intéressé.
– Pardon, monsieur… ?
Elle chercha dans sa mémoire pendant quelques secondes, puis s’exclama :
– Mais oui ! Vous êtes M. Èl Ortzo, le célèbre médecin ! Votre tête est affichée dans toutes les hauteurs de la ville !
Le Magicien bouillonnait de rage. Il explosa :
– NON ! NOON ! Je suis El O’Hzo, le plus connu, le plus riche, le plus célèbre…
– Médecin ? proposa la stagiaire d’une voix timide.
– MAGICIEN !
La stagiaire comprit alors que rien ne servait de discuter avec ce monsieur colérique ; elle s’en alla donc annoncer ce patient. Elle revint quelques secondes plus tard et énonça, l’air terriblement désolé :
– M. Vojnick est malade, mais il a une remplaçante.
– Une remplaçante ? C’est donc une femme ?
– Euh… oui…
– Je n’interagis guère avec cette classe de gens.
– Cette… classe de… gens ? répéta la stagiaire, n’en croyant pas ses oreilles.
– Je ne fais point confiance aux femmes.
– Elle est diplômée, elle a fait des études, elle est parfaitement capable de soigner, et sans aucun doute une douleur au poignet et un mal de tête ! s’énerva la jeune femme.
– Vous n’y êtes pas ! La théorie ne suffit pas ; il faut de la pratique, se défendit le Magicien. Je refuse de me faire soigner par une femme.
– Monsieur ! M. Vojnick a beaucoup moins étudié. Il savait que vous aviez besoin de bons médecins. Quand nous lui avions dit que ce serait Mme Silencyf qui vous soignerait, il a dit que c’était un très bon choix, que même il se demandait pourquoi c’était lui votre médecin privé et pas elle. Il n’a pas douté d’elle un seul instant. Je vous prie donc de cesser de vous plaindre et de me suivre.
El O’Hzo ne sut quoi répondre devant cette fermeté et la suivit aussi docilement qu’un chien suit son maître.
– Le voilà, Mme Silencyf. Faites attention, il est capricieux, ajouta la jeune femme. Elle pouffa et s’enfuit en courant dans le couloir.
La voici donc, la deuxième personne voulant tenter de récupérer une preuve : c’est Mme Silencyf.
– Asseyez-vous donc, mon bon monsieur, et laissez-moi vous examiner.
Elle lui fit tirer la langue, utilisa son stéthoscope pour vérifier sa respiration, examina son poignet rouge puis lui appliqua une pommade censée réduire la douleur. Elle lui posa ensuite des questions, avait-il pris de l’aspirine, des médicaments, depuis combien de temps avait-il mal au crâne, etc…, puis lui diagnostiqua :
– Bon, votre poignet (droit) ira bientôt mieux… Par contre, votre mal de tête pourrait bien être le début d’une fièvre… ou même d’une grippe ou d’une gastroentérite !
– Allons, allons, ne vous emballez pas, ce ne sont que de petits maux de tête, rien de bien grave.
– Qui est le docteur ? Vous ou moi ? Faites-moi confiance, assura la doctoresse. Malheureusement, je vais devoir vous prendre du sang pour l’analyser.
– QUOI ?! Une… prise de… sang… ? s’affola le magicien.
Il avait toujours été allergique à l’aspirine, et il le savait. Il ne devait jamais en prendre avant ses spectacles, même s’il avait le trac, sinon l’aspirine lui montait à la tête et il oubliait tout. Heureusement pour lui qu’il avait découvert son allergie lorsqu’il était enfant, sinon il aurait peut-être dû faire une prise de sang. Or, ça aurait été inacceptable, car il racontait partout qu’il tenait sa transparence de ses arrière-arrière-grands-parents et qu’ils étaient d’une lignée différente de celle des humains ; ils avaient le sang d’une teinte bleutée et un peu plus épais. Une seule prise de sang et son mensonge serait découvert.
Donc la perspective d’une prise de sang dérangeait au plus haut point le grand Magicien.
– Non, je ne veux pas de prise de sang ! Pas de prise de sang… Tout, mais pas ça…, sanglota El O’Hzo, désespéré.
– Oh, si, monsieur… une prise de sang, persista Mme Silencyf. Mais pourquoi cela vous affole-t-il autant ? Des centaines de personnes ont déjà fait des prises de sang… D’ailleurs, vous n’allez pas me gêner !
En disant ces mots, la doctoresse sortit d’un tiroir de son bureau une seringue qu’elle remplit d’un liquide transparent.
– Au plus vous vous agiterez, au plus ce sera douloureux et au plus ça durera longtemps, ajouta Mme Silencyf en se levant, imperturbable.
Elle serra le tête du Magicien d’une main ferme et la poussa de sorte qu’il ne voie rien, de l’autre main elle attrapa la seringue et la planta dans le bras de M. O’Hzo. Elle libéra le liquide anesthésiant qui s’infiltra dans le sang pas si exceptionnel du Magicien.
Celui-ci s’endormit instantanément. La doctoresse prépara son matériel et planta sa deuxième seringue dans le creux entre l’avant bras et le bras de son patient. Elle réfléchit : “Bon, j’aurai beaucoup d’expériences à faire pour prouver que c’est un homme normal est dénué de magie, il me faudrait donc deux tubes à essai de sang.”
Et c’est ainsi qu’elle emplit un tube à essai de sang. Elle le rangea bien à l’abri et recommença la même opération avec une deuxième fiole. C’est à ce moment-là que M. O’Hzo choisit de se réveiller.
– Que… Aaaaaaaahhhh !! Mon… mon sang ! Vous… vous !
– Pfff… Il ne fallait pas se réveiller ! rétorqua le médecin.
– Mais… mais ! Que m’avez-vous fait ?! C’est… c’est horrible !
– Et voilà, c’est fini… Pas de bobo ? Je vais vous mettre un petit pansement. Vous avez été très courageux. Pour vous récompenser, voulez-vous une sucette ? Fraise, orange ou citron ?
– Arrêtez de vous moquer de moi ! Je ne suis plus un enfant ! s’écria son interlocuteur rougissant.
– Ah bon ? Je croyais que vous l’étiez encore. Et puis, à quelques années près… se railla la doctoresse. Ne chipotez pas, je parle comme ça avec mon mari.
– Qu… quoi ?!
– Hihi !
– Ce n’est pas drôle ! s’indigna El O’Hzo à présent tout rouge. Mais… puis-je voir mon sang ?
– Pourquoi donc ?
– Eh bien… euh… je ne l’ai jamais vu !
– Mais… comment savez-vous que votre sang était d’une teinte bleutée et un peu plus épais, si vous ne l’avez jamais vu ?
– Euh… le sang de mon arrière-arrière-grand-père était ainsi ! Même si je ne l’ai jamais vu, je doute que le mien soit semblable.
– Hm. Bien, je vais vous le montrer.
La doctoresse prit bien soin de garder le premier tube à essai à l’abri dans son tiroir et glissa le deuxième entre son pouce et son index. Elle le tendit au Magicien.
– Faites attention, ne le renversez pas.
Dès qu’elle eut le dos tourné, El O’Hzo versa une pincée de maïzena et une goutte de colorant bleu (qu’il avait toujours avec lui, au cas où, comme son gant électronique) dans le tube à essai. Lorsque la doctoresse se retourna, il souriait de toutes ses dents. “Suspect…”, pensa-t-elle. Elle baissa les yeux vers son tube à essai et remarqua qu’il n’était plus le même. “Sacripant ! Il est fichu ! Je n’ai plus qu’à le jeter ! Quoique… Non ! C’est génial comme preuve ! Merci, cher saboteur !” Elle le conserva donc, salua le Magicien et se retira dans son laboratoire.
Partie 3 : L’Anonymat
M. El O’Hzo comprit que certaines personnes voulaient le démasquer. Maintenant, il était toujours sur ses gardes.
Et ce jour-là…Toc, toc, toc !
– Oui, entrez !
– Excusez-moi monsieur, vous avez du courrier, s’expliqua Frédérique, sa domestique.
– Du courrier ?
Il arracha la lettre des mains de Frédérique et lui dit qu’elle pouvait se retirer.
“Bas les masques !” était écrit sur l’enveloppe, au lieu du nom et de l’adresse de l’expéditeur. “Comment se fait-il qu’elle ait tout de même pu être expédiée ?” Le timbre représentait La Cité de la Peur, le Train Fantôme aussi célèbre qu’El O’Hzo et aussi l’emblème et la fierté du pays. La Mort souriait de toutes ses dents et à l’arrière-plan, des fantômes hantaient le ciel. Un frisson parcourut l’échine du Magicien.
Il ouvrit la lettre et la lut :
Cher “Magicien”,
Rendez-vous ce soir à 20h30 sur le Pont Neuf.
Venez seul et n’informez personne de cette sortie.
Je vous conseille de ne pas venir armé.
Signé : L’Anonymat ᬊ±
PS : Si vous ignorez cette lettre, je viendrai vous tuer.
Comme vous vous en doutez sûrement, El O’Hzo ignora cette lettre et la jeta dans sa corbeille.
Il savait que Frédérique avait perdu l’habitude de toujours demander ce qu’il avait lu, vu, entendu.
Le lendemain, Frédérique revint apporter du courrier à son maître. “Bas les masques !” était écrit sur l’enveloppe au même endroit que la fois précédente.
Cher “Magicien”,
Rendez-vous ce soir à 20h30 sur le Pont Neuf.
Venez seul et n’informez personne de cette sortie.
Je vous conseille de ne pas venir armé.
Signé : L’Anonymat ᬊ±
PS : Si vous ignorez cette lettre, je viendrai vous tuer.
Le Magicien, sachant que l’Anonymat n’était pas venu le tuer, ignora cette lettre comme la première fois.
Le troisième jour, il reçut la même lettre et, voyant qu’elle venait de cet “Anonymat”, la jeta sans la lire.
Le quatrième jour, Frédérique lui apporta cette lettre, toujours la même :
Cher “Magicien”,
Rendez-vous ce soir à 20h30 sur le Pont Neuf.
Venez seul et n’informez personne de cette sortie.
Je vous conseille de ne pas venir armé.
Signé : L’Anonymat ᬊ±
PS : Si vous ignorez cette lettre, je viendrai vous tuer.
Le Magicien l’ignora aussi bien que les fois précédentes.
Le cinquième jour, El O’Hzo reçut du courrier. La veille, il avait réfléchi à ces menaces de mort et s’était dit qu’il aurait dû lire toutes les lettres avant de les jeter : s’il recevait une lettre importante, il ne faudrait pas qu’il la jette. Alors, repensant à ces songes, il ouvrit la lettre et la lut :
Cher Magicien-usurpateur,
Je vous donne rendez-vous ce soir à 20h30 sur le Pont Neuf.
Venez seul et, je vous en prie, n’informez personne de cette sortie.
Je vous conseille de ne pas venir armé, vous le regretteriez amèrement., mais vous pouvez le faire quand même, de toutes façons vous ne respectez jamais ce que je vous dis de faire ou ne pas faire.
Signé : L’Anonymat ᬊ±
PS : Arrêtez de m’ignorer, j’en ai assez. De toutes façons vous n’avez plus de corbeille à papier. Ni d’encre et de papier à lettres d’ailleurs.
El O’Hzo regarda sur son bureau : il n‘avait effectivement plus d’encre et, près de l’entrée, plus de corbeille à papier non plus.
– Frédérique ! l’appela-t-il. Ai-je encore du papier à lettre ?
– Non monsieur, répondit-elle. Voulez-vous que j’aille en acheter ?
– Non, c’est inutile, murmura-t-il.
“Comment fait-il pour savoir toutes ces choses sur moi ?” Confus, le célèbre Magicien déchira la lettre en mille morceaux, les ramassa et se traîna jusqu’à sa salle à manger pour les jeter.
Là, il croisa Frédérique qui l’interpella :
– Ah ! Monsieur ! On m’a donné une lettre pour vous !
– Déjà ? Une nouvelle depuis ce matin ? s’étonna-t-il.
Son interlocutrice acquiesça.
– Mais… vous avez bien dit “on” ? Qui ça ? l’interrogea El O’Hzo, rempli d’espoir de découvrir l’identité de l’Anonymat.
– Bah, le facteur !
Le Magicien, déçu, prit la lettre de Frédérique et l’ouvrit :
Petit “Magicien”,
Cessez donc de vous tracasser et venez au rendez-vous ! Il n’y a rien à faire dans votre salle à manger. Et arrêtez de déchirer mes lettres, c’est une mauvaise habitude qu’il faudra savoir gérer, sinon votre pauvre Frédérique passera ses journées à ramasser vos petits bouts de papier.
Signé : L’Anonymat ᬊ±
PS : Surveillez mieux vos caméras de sécurité !
M. El O’Hzo fit un tour sur lui-même. Ne voyant rien, il pivota jusqu’à se retrouver face à la caméra de surveillance de la salle à manger. C’était sa mère qui les avait fait installer : elle avait absolument tenu à ce que son fils soit à l’abri des bandits et des sectes qui faisaient rage à cette époque. On reconnaissait bien là l’instinct maternel d’une mère voulant protéger son fils. “Elle va causer ma perte ! Elle voulait que ces caméras me protègent d’eux, mais voilà qu’ils les utilisent pour m’espionner !”
Le cœur du Magicien se remplit de nostalgie en repensant à l’époque de ces caméras. Il en eut les larmes aux yeux. “Maman… pourquoi es-tu partie ? Pourquoi m’as-tu laissé ? J’avais besoin de toi…”
C’est alors qu’il décida d’aller à ce rendez-vous. Il prit une grande inspiration, expira profondément et reprit l’assurance qu’il avait perdue.
– Frédérique, je sors, ce soir, lança El O’Hzo.
– Me diriez-vous à quelle heure et où ?
– A 20h25 au Pont Neuf.
– Au Pont Neuf ? répéta Frédérique, incrédule. “Il a rendez-vous sur un pont ?!” Dois-je tout de même préparer le repas ?
– Non, laissez, je me débrouillerai…
Il ne s’en doutait pas une seconde, mais il se pouvait bien que ce fût son dernier…
M. El O’Hzo se prépara à sortir. Il n’avait jamais été aussi anxieux de sa vie. Et puis, sa vague de nostalgie ne l’avait pas quitté. Dans la cuisine, il ouvrit un tiroir et en sortit une dague incrustée de nacre qu’il avait héritée de son père. “Il vaut toujours mieux être prudent ; cet homme a l’air dangereux.”
Le Magicien était sur le pont. Il regarda sa montre : 20h28. Encore deux minutes si l’Anonymat était à l’heure. L’homme plongea dans ses pensées.
Il était vêtu d’une redingote noire, de souliers noirs vernis avec une boucle dorée, d’un épais pantalon noir et de beaux gants en soie noire. Sur sa tête trônait un tricorne noir. Il ne lui manquait plus qu’une perruque blanche et des collants blancs et on l’aurait pris pour un gentilhomme de la monarchie !
Perdu dans ses songes, le Magicien ne remarqua pas que deux minutes s’étaient écoulées et qu’une silhouette s’approchait du pont. “C’est… c’est lui ! C’est l’Anonymat !”
L’Anonymat se rapprocha des réverbères et El O’Hzo put se faire une description de lui.
Il portait un sweat noir avec une capuche rabattue sur sa tête, des baskets à lacets noirs et un jean bleu, normal. Il était habillé comme n’importe quel homme.
Le Magicien ne voyait pas son visage, mais vue sa corpulence, il avait plus l’air d’un adolescent que d’un adulte. Sauf que jamais un adolescent n’aurait été capable de maîtriser ses gardiens de sa vidéosurveillance.
Très lentement, il releva la tête. El O’Hzo, dans la lumière des réverbères, put distinguer les différentes parties du visage du garçon. Il avait un teint de lait, de longs cheveux noirs, des sourcils noir intense, des yeux aussi noirs que la nuit.
Lorsque son regard se posa sur le Magicien, ses yeux virèrent au bleu-gris. Cela s’accordait magnifiquement avec ses pupilles noires d’encre, pour créer un contraste abominablement effrayant. De plus, il sourit, découvrant des dents blanches parfaitement droites et bien alignées.
Cette vision horrifia son invité, qui recula d’un pas.
– Choquant, n’est-ce pas ? commenta l’Anonymat. Sa voix lugubre résonna quelques instants dans l’air rafraîchi par la nuit.
Cette vision horrifia son invité, qui recula d’un pas.Choquant, n’est-ce pas ? commenta l’Anonymat. Sa voix lugubre résonna quelques instants dans l’air rafraîchi par la nuit.
Le Magicien regrettait de plus en plus d’être venu. Il déglutit puis demanda en bégayant :
– Qui… qu-qui êtes v-vous ?
– Vous devriez me connaître, répondit son interlocuteur en ouvrant de grands yeux exorbités, ce qui finit de confirmer l’opinion d’El O’Hzo sur ce jeune homme : il était fou.
Bien décidé à garder son sang-froid devant cet adolescent, même si seul son cerveau pensait cela et pas le reste de son corps, il lança :
– L’Anonymat ? Ne croyez pas m’influencer avec un pseudonyme. Pourquoi m’avez-vous… invité ?
– Invité ? Joli mot, capitaine.
– Capitaine ? répéta la célébrité.
– Eh bien oui, vous êtes le capitaine de ce pont.
“Cet homme est complètement siphonné ! Ne serait-ce pas plus prudent de rentrer à la maison ?”
– Finissons-en, voulez-vous ? Dites-moi ce que vous voulez, que je vous réponde et que je rentre chez moi.
– Je ne reçois d’ordres de personne, répondit simplement le jeune homme.
– Pas même de vos parents ? Quelle personne indisciplinée ! pensa M. O’Hzo à voix haute.
– Non, de personne, pas même de mes parents, persista l’adolescent d’une voix étonnamment forte est grave pour son âge.
Le “capitaine” le toisa, l’air pensif. Devait-il sortir sa dague ? Par sécurité, il ouvrit l’étui dans lequel elle était glissée et fit quelques pas en avant.
Son hôte le fixait si intensément qu’il réussit à le fragiliser. El O’Hzo plongea dans son regard. Il était tellement hypnotisé qu’il ne vit même pas le pistolet que l’adolescent sortait, doucement, de la poche de son sweat.
Ce fut le croassement d’un corbeau qui tira le Magicien de son songe ou état second. Lorsqu’il eut repris ses esprits, l’Anonymat pointait le canon de son arme droit sur sa poitrine.
– Vous allez m’obéir. Jetez cette dague par terre.
– Qu… quelle arme ? reprit El O’Hzo.
– N’espérez pas m’entourlouper et jetez-la par terre !
Le Magicien courut pour s’enfuir et quitter le pont. Mais l’Anonymat semblait être en pleine forme : il bondit et le rattrapa en moins de deux. Il lui bloqua la route, frappa le poignet droit de son adversaire (celui qui le faisait encore souffrir) de sorte qu’il lâcha la dague et écrasa celle-ci du pied.
– Noooon !!!!! Ma dague ! Ordure ! Elle avait une valeur inestimable et sentimentale pour moi !
– Bon, à présent, vous allez m’obéir. Montez sur le parapet du pont. Mains en l’air, et vite !
Le Magicien obéit, quoique convaincu que ce fût pure folie que d’obéir à ce vaurien. Il posa son pied droit sur le parapet, et, en tremblant, le rejoignit avec son pied gauche.
– BOUHH !
El O’Hzo sursauta. L’Anonymat laissa échapper un grand rire sonore. Terrifié, le capitaine se dit en sanglotant : “C’est donc ainsi que ma vie se terminera ? D’une balle me transperçant le cœur ? Je rejoindrai ma mère, et peut être aussi mon père. Non, non, je refuse ! Ce n’est pas un gamin qui m’achèvera !” Ainsi pensa-t-il. Sa résolution prise, il redressa le menton et essuya ses larmes.
– Bon, assez ri ! Mettez ça.
Le garçon lui lança une espèce de pendentif accroché à un cordon. Le Magicien l’attrapa et le regarda d’un air ahuri.
ᬊ-±
Relevant la tête afin de questionner l’Anonymat, la dernière image qu’il vit fut le sourire découvrant toutes les dents de l’adolescent et son regard de folie. Les corbeaux croassaient. On entendait l’eau du fleuve s’agiter sous eux. Quelques nuages couvraient les étoiles.
Et soudain, M. El O’Hzo, le célèbre Magicien, le protégé de M. Ferrars, aperçut, dans son dernier regard, l’étoile du berger. “Elle est là pour me redonner espoir. Je n’ai pas le droit de me plaindre ; maintes fois, au comble du désespoir, j’ai souhaité la mort. Et voilà qu’elle s’offre à moi, et je veux vivre. Je dois rester fort jusqu’à mon dernier souffle. Voici donc mon souhait le plus cher : je veux revoir la chair de ma chair, ma mère.”
Les yeux du condamné s’emplirent de larmes. Après l’enterrement de sa mère, il avait décidé de ne plus jamais pleurer. Après l’enterrement de sa mère, il n’avait plus jamais pris d’aspirine. Après l’enterrement de sa mère, une nouvelle porte s’était ouverte sur son avenir. Après l’enterrement de sa mère, il n’était plus le même. Après l’enterrement de sa mère, sa nouvelle vie avait commencé. Et là, elle était sur le point de s’achever.
La célébrité serra fort le pendentif dans son poing. Il pleurait en regardant le ciel, quand une voix l’interpella. Elle résonnait comme l’écho :
– Reste-te fort-ort ! N’oublie-ie pas-as ! Reste-te fort-ort !
Cette voix lui semblait familière. “Maman… c’est toi ? Les anges sont venus me chercher ?”
Mais ces paroles l’avaient ragaillardi. Il sécha ses larmes et regarda droit devant lui.
L’Anonymat visa et tira.
Castille VM & Gatien Péan.
Avr 2020
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